Protection de l'enfance : de l'objet au sujet un enjeu d'éducation

Le fait de protéger les enfants est une attention récente dans l’histoire de l’humanité. Elle vient de la construction progressive d’une singularité de l’enfance et de l’acquisition, longue et non encore aboutie, du statut de sujet dès les premiers jours. Le fait de considérer le petit d’Homme comme souvent exempt de douleur, de sentiment ou de capacité sociale ou cognitive a amené à le considérer comme une chose. De plus, dans le cours de sa jeune vie, il est considéré comme inconstant, incapable, et sa voix n’a pas de valeur pendant longtemps.

Cette réification lui donne un statut à part dans le champ de l’humanité, voire dans la classification du monde, puisqu’il fait partie du monde des objets. « Celui qui ne parle pas » n’est en fait pas entendable, car sa psyché est considérée comme insondable et son interprétation sociale et interpersonnelle emprunte à la fois à une perversité (Freud) et à une naïveté candide.

Ces considérations historiques sont encore fortement présentes, si l’on en juge à la difficulté d’application des cadres légaux qui contraignent la nation (CIDE depuis 1990), ou au nombre de situations de mise en danger, de risques ou de violences auxquels les enfants font face (cf. les différents rapports). La massification des événements et des situations, et les éléments sur les traumatismes vécus par les enfants dans les retours qu’en font les adultes (cf. rapport de la CIIVISE, par exemple), nous donnent à voir une société qui n’a pas encore questionné la place des enfants et son rapport à eux.

Les violences faites aux enfants découlent de la situation de réification et d’une domination des adultes totale et considérée comme nécessaire. Cette situation de pouvoir est appuyée sur la nécessité d’avoir de l’autorité pour garantir leur « sécurité », sur la nécessité d’avoir du pouvoir pour garantir les apprentissages et sur une représentation des enfants comme des êtres potentiellement pervers (qui jouissent de la souffrance infligée aux autres), candides (incapables d’identifier les situations de risque et de danger) et incomplets (qui n’accèdent pas encore au statut d’individu singulier et autonome).

Dans cette approche, nous pouvons dire que le système tel qu’il est positionné, dans lequel les enfants sont soumis sans limite aux adultes, quels qu’ils soient, crée les conditions pour que des violences existent. Ainsi, dans un système de pouvoir, les « abus » sont inhérents aux relations, car leur limitation ne dépend que des individus eux-mêmes. Le pouvoir étant total et légitime, la notion même de pouvoir relève d’un rapport moral qui doit être interprété par les auteurs. Nous avons donc une situation dans laquelle nous pouvons dire que les relations non violentes ne sont pas prédictibles.

Cette approche des violences comme faisant partie de la relation de domination nous fait entrevoir non seulement l’étendue des comportements violents, mais aussi la difficulté que nous avons à les voir. Les enfants, étant aussi formés dans ce système, se mettent aussi à accepter des comportements jugés violents, mais acceptables.

Nous positionnons, comme pour toutes les formes de violences, qu’un environnement de domination « naturelle » crée des comportements de débordement des dominants et, par un phénomène de capillarité, un continuum entre les violences « ordinaires » et les violences « extraordinaires ».

Nous ajoutons que les adultes se regardent en tant qu’ils sont capables d’asseoir une « autorité », mais que souvent celle-ci est mal comprise, car elle relève dans le regard comme d’une capacité innée de l’individu, alors qu’elle se formalise sur la capacité de l’adulte à créer de la soumission.

¹ Le mot « enfant » vient du latin « infans », signifiant « qui ne parle pas », composé de « in » (négation) et « fari » (parler).

Or, il semble important d’aborder les choses différemment.

D’une part, l’enjeu éducatif relève de la création d’un espace sécure pour tous et toutes, afin que ce phénomène, qui n’a rien de simple, puisse se créer. Le champ de l’éducation est ici le temps des apprentissages et de la transformation personnelle pour faire advenir le projet de soi en regard de la connaissance de soi. Ce phénomène, ce temps et cet espace sont, pour l’individu, un des moments d’appréhension (« vais-je y arriver ? », « qui vais-je devenir ? », « que vais-je perdre ? »). Ainsi, la construction d’un espace sécure relève de la construction d’une intention factuelle de protéger les individus impliqués. Cela va avoir pour conséquence de prendre en charge les situations de violence, non comme n’apparaissant que rarement, mais comme un élément qui sera présent.

Nous pouvons noter quelques éléments qui doivent être formalisés et explicités :

  • La place de la parole des enfants, comme étant vraie, attentionnée et positionnée comme un appel ;
  • La mise en œuvre d’une formation et d’interventions proactives afin d’aider les enfants à identifier les situations de violence et à les placer dans le champ de l’impropre à la relation éducative ;
  • Questionner les besoins exprimés par les enfants, plutôt que le sens que donnent les adultes à ceux-ci ;
  • Protocoliser la protection des enfants, de l’écoute par les adultes de tous les propos à la mise en œuvre de modalités de protection immédiate, de correction, voire de sanction.

D’autre part, entamer un travail de fond pour former de nouveaux adultes praticien·ne·s réflexifs de la relation éducative et capables de travailler sur eux, comme étant les privilégiés de cette relation. Comme c’est toujours l’adulte qui parle dans nos sociétés, il est nécessaire de formaliser un nouveau type de rapports :

  • Travailler la distinction entre pouvoir (comme capacité à agir sur l’Autre) et autorité (comme capacité donnée par les individus) ;
  • Développer un regard autour des comportements hors normes comme d’autres langages que les mots pour exprimer la souffrance et l’expérience de la violence ;
  • Développer un rapport distancié à la « violence » des enfants. Cette approche nécessite de ne pas se situer au même niveau et de ne pas répondre en égal, dans une situation d’inégalité ;
  • Intégrer la normalité des rapports de violence et la notion de continuum des violences afin de réinterroger et de s’interroger sur l’ensemble des pratiques et relations interpersonnelles entre adultes encadrants et avec les enfants. Cela repose aussi, en lien avec le développement de l’autorité, sur la capacité à faire des erreurs ou à n’être pas compris dans la relation par les enfants, mais aussi sur l’intégration du consentement comme élément central d’acceptation de la relation éducative.

Enfin, il est important de bien comprendre ici que nous prenons l’enfant comme les humains qui ont entre 0 et 18 ans. D’autre part, nous ajoutons que les phénomènes de violence sont aussi intersectionnels, car les relations de genre ou ethno-raciales, validistes ou sociales vont renforcer les situations de domination.

Nous affirmons (cf. article sur la domination) que cette situation de domination crée les conditions de la violence et de l’abus, et que les individus qui ont des comportements violents et pour lesquels ils jouissent sont au milieu des autres adultes et qu’ils peuvent agir et ne pas se faire voir, car l’ensemble de la structure crée une acceptation des comportements.

Souvent, les adultes autour peuvent avoir des surprises, mais souvent les comportements sont connus et attendent des enfants qu’ils dénoncent eux-mêmes ces relations comme des violences, alors que nous pouvons les considérer comme telles à partir des postures de distance opérées avec la posture de dominant.

Références

Bibliographie

BENOIT Laelia (2023), Infantisme. Seuil.

BONNARDEL Yves (2015), La Domination adulte : l’oppression des mineurs. Le Hêtre Myriadis.

CIIVISE (2023), Rapport de la CIIVISE 2023 – Violences sexuelles faites aux enfants : « On vous croit ».

DELANOË Daniel (2015), Les Châtiments corporels de l’enfant, une forme élémentaire de la domination. Érès.

MAUREL Olivier (2009), Oui, la nature humaine est bonne. Robert Laffont.

MILLER Alice (1984), C’est pour ton bien : Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant. Aubier.

SINNO Neige (2023), Triste Tigre. POL.

UNICEF (2025), Rapport annuel 2024 UNICEF.

Podcasts

France Culture, La Série documentaire : Protection de l’enfance : des histoires du quotidien.

France Culture, La Série documentaire : L’inceste.

France Culture, La Série documentaire : Les enfants peuvent-ils parler ?

Sitographie

ONPE – Observatoire national de la protection de l’enfance

Ministère des Solidarités (2024), Lutter contre les violences faites aux enfants.

https://solidarites.gouv.fr/lutter-contre-les-violences-faites-aux-enfants

Ministère des Solidarités (2023), Un cadre national de référence pour l’évaluation globale de la situation des enfants en danger ou en risque de danger.

https://solidarites.gouv.fr/un-cadre-national-de-reference-pour-levaluation-globale-de-la-situation-des-enfants-en-danger-ou-en-risque-de-danger

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